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ENFER
ET DAMNATION
Chaque jour en apporte des preuves, nous sommes embarqués
dans un monde infernal. Des foules y meurent de faim, s’y déchirent,
émigrent pour survivre, s’agglutinent dans les villes où
la misère…abonde.
Mais ce monde n’est pas un enfer pour tout le monde. Des petits et gros
malins savent y organiser des petits et des grands coins de paradis. Souvent
au détriment d’autrui, de ceux qui, il faut bien le dire, ne sont
pas toujours très malins !
C’est une occasion de lire ou de relire l’enfer de Dante *.
Ce long poème en rime tierce** est en quelque sorte
un « Who is Who » de tous les malfaisants connus du poète
florentin, fin connaisseur des turpitudes universelles. Celles de son temps,
celles qui l’avaient précédé, et finalement celles
d’aujourd’hui.
« Vous qui entrez laissez toute espérance ». L’enfer
de Dante n’a pas de porte. Sauf exception, on y descend toujours à
main gauche.
Vous y rencontrerez, soigneusement rangés dans des cercles, des zones,
des girons, des bolges, des sépulcres, des puits, tout ce que la terre
porta de méchants et de scélérats.
On s’y entredévore, s’y traîne dans la boue, y nage
dans des fleuves de sang, y sèche dans les sables, y bouillit dans des
marmites, y gèle dans les glaces, y rôtit dans les flammes, y court
sous des pluies de feu, y suffoque dans la puanteur, y crie et y gémit
comme il sied à des damnés.
Vous y verrez, nommément désignés, les luxurieux, les coléreux,
les violents contre les hommes, les violents contre la nature, les violents
contre l’art, les furies, les hérétiques, les papes mécréants,
les avares et les prodigues, les épicuriens, les suicidés, les
dissipateurs, les usuriers, les fraudeurs, les séducteurs et les rufians,
les mages et les devins, les astrologues et les sorciers, les trafiquants et
les concussionnaires, les hypocrites, les voleurs, les conseillers perfides,
les fauteurs de discorde, les faussaires, les falsificateurs de métaux
ou alchimistes, les falsificateurs de personnes, les falsificateurs de monnaie,
les falsificateurs de paroles, les géants, les traîtres, traîtres
à leurs parents, traîtres à leur patrie, traîtres
à leur parti, traîtres envers leurs hôtes, traîtres
envers leurs bienfaiteurs, traîtres envers l’autorité.
Bref vous y verrez toute cette humanité, aujourd’hui bien ordinaire,
et dont les fautes nous paraissent vénielles. Nos droits de l’homme
accordent à ces peccadilles le bénéfice du doute et la
miséricorde des circonstances atténuantes.
Au train où nous allons, il nous faudra bientôt réhabiliter
l’enfer.
En 1281 fut brûlé à Florence un homme dont le nom avait
comme un accent de la city puisqu’on l’appelait Maître Adam
de Anglia. Il avait falsifié le florin en des temps où l’on
tolérait moins les scories dans les pièces d’or que de nos
jours dans les « prêts-papiers ». Dante ne lui en épargna
pas pour autant de l’inscrire à son palmarès !
En nos temps de réprobation les doubles peines, la réédition
des châtiments en enfer, et un remake du bottin mondain de Dante, attendront
des jours meilleurs. Il faut sauver le système bancaire, dernier refuge
du trader Adam ce dernier avatar du faux-monnayeur
Notre dernier paradoxe en vogue est de vouer à tous les diables la morale
et les moralisateurs et de nous gargariser d’éthique. Va donc pour
l’éthique.
Ressortez de vos bibliothèques l’éthique de Spinoza qui
est expert en la matière. Mais vous tomberez de sommeil dès la
première page. Passez plutôt à son plus accessible «
Tractatus théologico-politicus ». Juif hollandais en délicatesse
avec ses coreligionnaires, Baruch Spinoza se nourrissait en polissant des lentilles
optiques afin d’être assez indépendant pour philosopher.
Dans ce traité des Autorités Théologiques et Politiques,
***Spinoza apporte d’utiles réflexions sur les
rapports du citoyen et des pouvoirs, sur la place relative du pouvoir politique
et du pouvoir religieux. C’est un besoin quand les religions, contre lesquelles
nous nous croyions vaccinés, aspirent au pouvoir et quand les pouvoirs
se soumettent à toutes sortes de religions, y compris celle de l’argent.
L’enfer est une invention des religieux. Les intégristes y ont
droit à un accès prioritaire.
Pierre
Auguste
Le 19 novembre 2008
* Dante ; La divine comédie ; L’ENFER ; Traduction
de Jacqueline Risset ; Flammarion.
** En rime tierce le vers N doit rimer avec le vers N+2. Résultat
: Quand on commence à en écrire, on ne peut plus s’arrêter.
*** Spinoza (1632-1677) ; Œuvres complètes ; la
Pléiade ; Gallimard.
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